C.P.E, un printemps de révolte
     
C.P.E, un printemps de révolte
Un lycéen rencontré dans le métro me dit que la manifestation d’aujourd’hui (16 mars 2006) s’achève à 19h au métro Sèvres-Babylone. Sur place, confusion des genres : casseurs et anti-CPE, des pacifistes et des émeutiers, des CRS nerveux et une ribambelle de photographes, certains rigolards, d’autres blasés. Saturation. Qui entraîne qui ? La bonne humeur de 17h dégénère au fur et à mesure de l’encerclement des manifestants. Un kiosque est saccagé, puis incendié malgré les quelques lacrymos jetées. Mais cela ne suffit pas : commencent à voler des arbustes et leur pot, la tension monte dans les rangs des CRS. Les projectiles se font de plus en plus lourds, parfois jusqu’à la bicyclette. Le filet se resserre. Au carrefour, des lycéens plaisantent, ils ne sont plus qu’une poignée : un seat-in s’installe. Le mot d’ordre court derrière les représentants de l’Autorité : en douceur ! Les échanges, verbaux, sont bon enfant. Malgré la levée de camps forcée, un lycéen est interpellé, plaqué au sol, menotté. Pendant tout ce temps il n’aura eu qu’une seule phrase à la bouche : « Je sais pas où vous m’emmenez ». Un regroupement se forme devant le Bon Marché. Les fanfaronnades vont bon train : on chante, on s’embrasse, on explique les jacqueries à qui veut l’entendre, on crie à la restitution d’un mégaphone séquestré par les forces de l’ordre et, en dernier recours, on jette des pièces. Un ultimatum est lancé : d’ici deux minutes, s’il n’y a pas dispersion, les interpellations commencent. Dépités mais pas vaincus, les manifestants saluent les CRS et leur donnent rendez-vous samedi, alors que déjà une partie d’entre eux s’engouffre dans les couloirs de la ligne 10 : direction la Sorbonne.
Boulevard Saint-Michel, les anti-CPE affluent de toutes parts. Une foule importante et bigarrée se tient devant la place de la Sorbonne - rebaptisée pour l’occasion place de la précarité - où se dégage petit à petit une ligne de front. La nuit est tombée. Les échauffourées se font à la lueur des lampadaires. Des émeutiers s’emparent des barrières enchaînées les unes aux autres et les repoussent jusqu’au cordon que forment les CRS. On se jauge de part et d’autre, testant la détermination de chacun. Soudain une première charge. On recule. Dans la foule, se déterrent pavés, socles de poubelles, chaises, tables de café. Par vagues successives, les émeutiers vont empiler tout ce qui leur tombera sous la main et élever une barricade. La place se vide sous un brouillard de fumigène, de bombes de poivre et de lacrymos, mais les pavés et les bouteilles de bière continuent de pleuvoir ; un CRS ne s’en relèvera pas seul, atteint à la tête. Chaque fois qu’un émeutier s’attarde en zone de contact une grappe de CRS s’échappe, l’attrape et le neutralise avec vigueur, avant de l’emmener à l’arrière. Chacun campe sur ses positions. D’un côté comme de l’autre, chaque intervention surpasse en violence la précédente. Les locaux en travaux de la librairie « La Sorbonne » sont incendiés. Un brasier illumine la façade du lycée Saint-Louis où la révolte affiche ses slogans : utopie ou rien, à bas le salariat, Gênes en force. Soudain c’est la charge, les manifestants s’engouffrent rue Vaugirard où pour se protéger ils incendient une moto et une automobile, et en retourne une seconde. A partir de là, il ne sera plus question que de jouer au chat et à la souris. La foule s’étiole à chaque nouvelle charge, et s’affole. Quelqu’un dit : l’anarchie tue l’anarchie. Le chaos règne rues Racine et Monsieur le Prince. Devant l’école de médecine, on s’interroge. Un dernier baroud d’honneur se fera boulevard Saint-Michel où la circulation reprend avec peine. L’acte II s’achève et chacun songe déjà à samedi qui vient. Qu’en sera-t-il ?
Non loin de là, au cinéma le Saint-André des Arts se joue Les Amants Réguliers de Philippe Garrel, histoire d’amour naissante et déliquescente sur fond de Mai 68. La fiction et la réalité se croisent à nouveau. A suivre…


Reportage réalisé de mars à mai 2006
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