Chroniques athéniennes
     
Chroniques athéniennes
Ces photos n’ont presque pas lieu d’être.

Qu’est-ce qui m’a poussé à venir à Athènes? Des manifestations étudiantes musclées, qui finiront par se dissoudre sous l’action d’inhabituelles précipitations. Me voilà les mains vides et pas l’envie de jouer les vacanciers. Alors je vais me perdre dans le dédale de rues du quartier des Ferrailleurs, non loin de l’Acropole. Leurs noms m’évoquent les hommes célèbres d’un passé prestigieux : Diogène, Sophocle, Euripide, Socrate, Ménandre. Ce que j’y trouve est aux antipodes. Ça grouille de partout, vendeurs de portables volés, de cartes téléphoniques, de fringues, de baskets, de montres en toc et, ça et là, on deale et on se shoote. C’est la claque. Rien ne me préparait à ça. Je suis à mille lieux des dépliants touristiques. C’est effarant… Pour bien être sûr de ce que j’ai vu, j’y retourne. Ainsi s’écoulent les cinq derniers jours de mon voyage. Il me faudra revenir, je le sais déjà. Au fond d’un couloir immonde et sans lumière, la folie de l’endroit se montre lucide dans les mots d’une prostituée. Elle me demande ce que je fais là. Je bredouille un rien pas très convaincant. Et pour ce rien, elle me donnera sa version : « Je vais travailler à l’hôtel. Je gagne soixante euros. J’achète la drogue aux hommes noirs. Je la bois. A la fin de la journée, plus d’argent. » Puis le silence. Elle finit d’étaler son maquillage. Je l’aide à se lever. Elle rejoint le trottoir où la foule avale sa maigre silhouette. Et la solitude se révèle immense.
Alors que les roues de l’avion quitte le sol grec, la certitude de mon retour se fait plus pressante.

Dans d’improbables circonstances, je parviens à bloquer une date. Entre-temps, le Péloponnèse est parti, ou peu s’en faut, en flammes, et la canicule s’est faite meurtrière. Qu’est-ce que je vais retrouver? Mais derrière résonne aussi : qu’est-ce que je viens chercher? Je ne sais pas. On laisse faire le hasard. Il me conduit au Varvakios, restaurant montée sur une plateforme qui fait face au marché municipal, et dont les allées et jardins sont occupés par les toxicomanes. D’emblée, je ne me cache pas, je m’assois au milieu d’eux, j’apprends. Les habitudes, les noms, les amitiés, tout ce qui échappe à la seule langue grecque que je ne parle pas. On me tolère, l’innocence me sauve. Je commence à me lier à certains : Makis, Dimitris, Giorgos. Ils jouent les passeurs, les guides, les traducteurs. Malgré leur aide, je ferai toujours figure aux yeux de quelques uns au mieux d’intrus, au pire d’indic. Les photographies du C.P.E. me viennent alors en aide. Au moindre malentendu, doute ou menace, je les montre. Elles circulent - on m’en chaparde une, deux au passage – et me valent bon nombre de tapes dans le dos. Ils ne comprennent pas trop ce que je viens faire ici et la barrière des langues m’empêche d’expliquer qu’au final à moi aussi le but m’échappe. Je photographie ce que je peux, la contrainte se démultiplie : hostilité latente, lumière impossible, exiguïté de l’endroit.
J’effleure le sujet, j’enfonce des portes ouvertes, la grande inconnue demeure. Une chronique de l’endroit ne révèle rien, rien que l’on ne sache déjà. J’essaie le portrait, puisqu’ici ce sont les jardins de Babel : on vient de Grèce, mais aussi d’Albanie, de Roumanie, des Kurdistans (iranien et turc), de Pologne, d’Ukraine, de Russie, de Bulgarie, d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan. Mais, avec cela, je demeure dans le flou. Il faut m’attacher à un cas particulier qui s’étend au général. Pour se faire, je dois devenir comme l’un d’eux, fréquenter le lieu avec assiduité, me fondre dans le décor. J’y réussis si bien que les dealers me courtisent et la police me fouille avec insistance. Or jamais ni les uns ni les autres ne m’autorisent à les photographier. Les premiers par peur de la délation, les seconds pour conserver leur impunité. Les seules menaces physiques précises viennent de quelques toxicomanes attachés à ce qu’on laisse le trafic se perpétuer sans encombres. Puis il y a l’autre, plus diffuse et quasi omniprésente, qui porte le nom de rossopodi : des grecs russifiés revenues au pays de leurs ancêtres. Ils sont considérés comme violents et peu bavards. Un matin, l’occasion m’est donnée d’en voir agir une poignée. Dans un coin, le ton monte. Un dealer afghan dérouille face à quatre d’entre eux. Une contrariété suffit à faire pleuvoir dru les coups. Autour on secoue la tête d’incrédulité et on ramasse ce qui tombe des poches du dealer. Quelques spectateurs échauffés par la vue du sang mettent la main à la pâte. Personne ne fait mine de vouloir calmer les esprits que, déjà lourds de leur butin, les agresseurs disparaissent dans une rue voisine. Le tout devant l’immeuble de la police municipale où personne ne bouge, mais dont les fenêtres sont subitement occupées (j’apprends plus tard que la seule apte à intervenir est la police de l’Attique). C’est désespérant. Mais je suis prévenu : ça tombe sans crier gare et, hormis la fuite, toute résistance est vaine.
A cela s’ajoute la saleté sous toutes ses formes : sang, vomi, crachats et seringues usagées qui jonchent le sol et tapissent les moindres recoins. J’en arrive à hésiter de respirer, d’avaler ma salive, de serrer des mains. De temps à autre, certains toxicomanes frôlent la surdose. Les autres tentent de les « réveiller » à leur manière, en leur mettant des claques ou en les aspergeant d’eau, en dernier recours ils leur font les poches. Le plus souvent, le salut vient d’ambulanciers de l’Ekab* et d’une injection de xylocaïne. Autour on continue à se piquer.
Chaque soir, je rentre avec une idée fixe : me laver. Puis je me délivre de ce que mes yeux ont vu dans un petit carnet, j’évacue comme je peux le dégoût, l’impuissance, la lassitude. C’est primordial, puisque le lendemain, encore une fois, il faut tout surveiller, avant, pendant, après une photographie. C’est difficile, mais jour après jour mon regard s’aiguise un peu plus. J’acquiers laborieusement la patience qui permet d’anticiper les gestes, les allées et venues et les éventuelles réactions négatives; le temps se passe donc à guetter.

Mon attention se porte sur trois hommes qui font preuve d’une solidarité peu commune. Ils vivent ensemble. Deux se nomment Giorgos, le troisième Idris. Les deux premiers sont grecs, le troisième kurde irakien. Ils sont à la rue et, n’ayant aucune source de revenu, ils se sont organisés en fonction. Ils se répartissent ainsi les tâches. De temps à autre, l’un d’entre eux rabat d’éventuels clients pour un dealer et en obtient quelques faveurs. Ils recyclent les seringues usagées qu’ils ramassent un peu partout en les échangeant contre des neuves à l’Okana*, et en revendent une partie cinquante cents pièce. Mais comme cela ne suffit pas, ils récupèrent l’héroïne qui imbibe les filtres de cigarettes qui ont servi à sa préparation. Pour ce qui est des repas, ils se rendent aux distributions organisées par le Sisitio*. Le reste de leurs journées est rythmé par les injections. Ils n’en sont pas moins sympathiques et cultivés, et s’essaient à expliquer ma démarche à ceux qui trouvent ma présence gênante. Je concentre mes prises de vue sur eux en ne négligeant pas ce qui se déroule autour. Le plus dur est de quitter la rue où ils font partie de la masse toxicomane, où ils ne se distinguent presque pas. A force de patience et après nombre d’échecs, je les accompagne un soir là où ils vivent. Un hôtel en construction sur l'avenue Aghios Konstandinou, tout près d’Omonia. Dans la cage d’escalier, au niveau du premier étage, ils se sont recréés un foyer. Quelques matelas, des couvertures, une table basse. Le tout éclairé à la bougie la nuit venue. Je reviens plusieurs matins de suite afin de saisir cet instant trouble avant que la journée ne commence vraiment. Je rentre dans leur intimité par effraction, malgré tout ils me donnent leur accord tacite. Ils me font confiance. Giorgos (le plus âgé; il n’a en fait que 35 ans) est coquet : il prend grand soin de se peigner au matin, alors que ses jambes, elles, sont grêlées de croûtes purulentes. Les paradoxes abondent là où je m’y attends le moins. De manière imprévue, la situation se dégrade. Les deux Giorgos se brouillent pour une seringue disparue et voilà une entraide de cinq mois qui prend fin. Le groupe se disloque. Je fais la passerelle, mais chacun campe sur ses positions. Lentement les liens entre Giorgos et Idris suivent le même chemin, depuis que ce dernier ingurgite le mélange somnifère-héroïne, qui le rend oublieux et paranoïaque. Les disputes éclatent et s'enchaînent. Je continue autant que faire se peut à les suivre, chacun dans leur coin.
Pour ce qui est de la rue, le Varvakios a été déclaré no man’s land depuis sa réouverture, repoussant ainsi ses occupants dans la rue Theatrou. Là, se sont les commerçants et les rondes de la police qui font petit à petit le vide. De la rue Theatrou ils vont s’installer sur la place du même nom. Puis fatigués par le harcèlement et la brutalité des agents de l’état, ils se réfugient dans un boyau qui communique entre les rues Sophocleous et Menandrou. La puanteur et la crasse y sont abominables. Un matin, je vois un couple s’étreindre entre deux cartons alors qu’autour les seringues se vident. Il est impossible de travailler là-dedans. Je peux rentrer puisque maintenant on connaît mon visage, mais y prendre une photographie revient à s’exposer à la colère des habitués, à leur violence croissante.

Mon voyage tire à sa fin, mon reportage aussi. J’ignore si j’ai su parler de toutes ces histoires qui se sont déversées dans mes oreilles, de toutes ces vies dont le trajet aboutit ici, de tous ces hommes réduits à ça. Leur portrait porte-t-il leurs origines, leurs maux, leurs rêves brisés, leur naufrage? Je l’espère. Que lit-on sur ces cartes qui nous dévisagent? Autre chose peut-être que ces préjugés que l’on attache trop vite à la toxicomanie. Mon regard a changé. Ce que j’avais entrevu il y a sept mois a peu ou prou volé en éclats. L’horreur demeure. Mais il y a aussi de la tristesse, parfois de la joie, une solitude sans fond, et malgré tout de l’humanité. Giorgos, Idris, Giannis, Ahmad, Ebib, Ali, Karolina et les autres, je ne vous oublie pas.





N.B.: le seul programme de désintoxication (celui de l'Okana*) avec l'apport d'une subsitution par la méthadone requiert six années d'attente.

Preza : signifie drogue en grec.
Ekab : équivalent du Samu en Grèce.
Okana : organisme chargé de venir en aide aux toxicomanes .
Sisitio : institution qui aide les sans-abris.



Reportage réalisé à l'automne 2007 et juillet 2008
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